POURQUOI LE MOCHE EST-IL À LA MODE ?

Défilé Vêtements Automne – Hiver 2017. Inspiration « classe moyenne », on y retrouve le tailleur de secrétaire aux lunettes flashy, l’écharpe de supporter de foot, ou encore l’uniforme du père de famille cinquantenaire en velours côtelé. De la banalité sur un catwalk. ©Marcus Tondo

Pourquoi le moche est-il à la mode ? C’est vrai ça, pourquoi ?
Pourquoi croise-t-on à la sortie des plus grands défilés des énergumènes affublés de sweat-shirts Fila trop grands, de “dad sneakers” Balenciaga qui font 3 fois la taille des pieds de leur propriétaire, ou encore des franges trop courtes, des cheveux trop gras, des pantalons de jogging qui brûlent la rétine ?
S’il ne fallait déduire qu’une chose de ces exemples, c’est que le monde de la mode semble avoir perdu la tête. Mais ça, mes enfants, c’est assez habituel. Ce qui l’est moins, c’est qu’une certaine esthétique qualifiée de “moche” et de “kitsch” se retrouve improbablement propulsée sur les podiums des marques les plus pointues et dans les placards de tous les fashionistas les plus en vue.

Il est temps de l’admettre, l’éloge du moche est devenu tendance.

Alors que se passe-t-il ? Il se passe tout simplement que le moche vend. Ou du moins, que les marques de luxe savent le vendre. Pour cela c’est assez simple, prenez une paire de baskets hideuses ou encore une sacoche banane atroce, collez-y le nom d’une marque résolument tendance et en vogue, comme Balenciaga ou Gucci, offrez quelques centaines d’exemplaires à des influenceurs qui finiront, ironiquement ou non, par se prendre en photo avec, et le tour est joué. Vous avez rendu votre produit vendable, car vous l’avez rendu désirable. Et la cerise sur le gâteau, c’est qu’il n’y a même plus besoin de prévoir un budget publicité mirobolant pour ça… C’est beau le marketing 2.0. A une époque où les marques se multiplient, défilent 6 fois par an minimum, et offrent aux clients un choix plus varié que jamais, il est essentiel pour la survie des maisons de savoir se démarquer, s’imposer sur la scène mondiale. Il est essentiel d’être vu. Et le moche permet cela. Plus encore que la beauté, la laideur aujourd’hui offre une exposition sans précédent. Le beau est devenu bien trop banal et bien trop classique, la perfection ennuie, et elle ne rapporte plus.
Et puis il faut se l’avouer, le laid, souvent confortable à défaut d’être esthétiquement plaisant, se vend aussi parce qu’il est pratique. Les talons ne sont plus à la mode sauf s’ils sont compensés ou très épais, et les talons aiguille de nos chères années 2000 ont fui les rayons. Dieu merci, moi et mes pieds sommes les premiers à s’en réjouir. Si la banane par exemple fait son grand retour, c’est aussi parce qu’elle permet d’avoir les mains libres, tout simplement. Réservées aux touristes de plus de 50 ans portant des chaussettes de sport dans leurs sandales depuis des années, elle connaît aujourd’hui un renouveau notamment grâce à Gucci ou encore Vêtements, qui la revisitent avec leurs codes, et lui donne la part belle dans leurs dernières collections.

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De gauche à droite: la blogueuse Daur avec une banane Gucci ; le défilé Gucci ; l’actrice Drew Hemingway avec une banane de marque inconnue ; l’influenceuse Tiffany Hsu avec une banane Gucci. ©REX SHUTTERSTOCK

Mais la réhabilitation du démodé et l’éloge du mauvais goût ne tient-elle qu’à une question de confort ? Je ne le pense pas. Et la subtilité réside justement dans l’origine des emprunts que fait le monde du luxe. Alors que depuis des millénaires la haute couture a dicté les tendances aux classes plus populaires et moins aisées, c’est aujourd’hui la rue, le quotidien et le banal des vies de quidam comme vous et moi, qui inspirent certains des plus grands créateurs actuels. Une petite révolution en elle-même pour le monde de la mode. Mais une révolution qui se veut ironique, à double sens…
En effet, s’accoutrer d’un jogging si “street”, d’une doudoune géante, ou d’une paire de “dad sneakers” empruntée au pater familias basique des classes moyennes de banlieues pavillonnaires américaines offrent à des clients riches l’impression de s’encanailler. Ils se distinguent, se démarquent, et aiment à le clamer. Les grandes marques auraient bien tort de se priver de cette source de revenu intarissable…

En empruntant à une classe sociale qui ne fréquente pas ses milieux, la mode serait-elle en train de se démocratiser ?

Partiellement oui, car elle s’inspire d’un nouveau public, car elle floute la délimitation entre bon et mauvais goût, entre laid et beau. Elle s’intellectualise, provoque une réflexion sur elle-même et sur l’essence même de la beauté, de l’esthétisme et de ses diktats. Mais elle tourne aussi en ridicule tout le vestiaire d’une classe sociale qui n’est pas la sienne, et à laquelle elle n’offre pas d’accès à ce monde particulièrement aisé. C’est une révolution dont les racines peuvent se trouver dans l’ironie d’une vieille paire de baskets moches, imitation d’une paire vendue à Tesco pour 20$, mais proposée par Balenciaga à 450$. Les personnes assistant à ces défilés ont les moyens de se payer ces chaussures, tout comme celles que l’on trouve dans les supermarchés, mais la classe moyenne ou populaire n’a pas ce luxe. Lui montrer sur un podium que même cette mode qui lui a si longtemps appartenu n’est plus la sienne, et qu’elle ne peut plus se l’offrir, peut être vu comme assez méprisant.


Pourtant, l’ironie se trouve aussi dans la rue. En dictant les tendances, les banlieues débarquent soudain tout en haut de la pyramide de pouvoir du monde de la mode. Et s’ils décident d’imposer les très allemandes claquettes-chaussettes dans tous les hall d’immeubles, et d’en chanter leur amour dans des raps appuyés, alors soyez-en sur, une saison plus tard, Louis Vuitton fera défiler des mannequins en sandales et chaussettes apparentes. Car si ça se porte, ça se vend. Et l’inspiration est partout.

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Claquettes-chaussettes au défilé Louis Vuitton Printemps-Eté 2018 ©AFP

Que les sources d’inspiration du monde de la mode s’élargissent, ce n’est pas si nouveau. Mais que l’inspiration, quelle qu’elle soit, soit assumée pleinement, voire scandée sur tous les toits, c’est récent. Finalement, que le moche soit devenu beau ou que nos curseurs esthétiques se déplacent simplement de générations en générations importe peu. L’idée révolutionnaire de ce mouvement ne tient pas tant dans son inspiration, ou dans la dichotomie qu’elle crée entre classe populaire et classe aisée, entre le monde très fermé de la mode et celui très cosmopolite de la rue. L’idée révolutionnaire du moche qui devient la mode, la norme, est justement qu’il permet de dynamiter ces codes esthétiques qui nous enferment. En devenant tendance, le moche réduit à néant l’idée même de tendance. Il n’y a plus une mode, il y a des modes.

Dynamiter les codes vestimentaires pour mieux construire une identité multiple ? Pour une plus grande tolérance des goûts et de leurs infinies nuances ?

La mode n’est pas épargnée par les mouvements de société, bien au contraire. Et à l’ère où le multiculturalisme est clef, où la tolérance, l’acceptation de soi, des autres et de la différences est prôné, le vêtement se déride enfin un peu, nous permettant plus librement de nous exprimer.
Aujourd’hui, je n’attends plus qu’une chose, que les tabliers bariolés et trop grands de ma grand-mère eux aussi fassent fureur, parce qu’ils ont du style, et parce qu’elle le mérite. Et peut-être que je n’attendrais pas… Parce qu’après tout, pourquoi pas ?

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