POURQUOI LA MODE N’AIME PAS LES GROSSES ?

Pourquoi la mode n’aime pas les grosses ? Oui, j’assume tout à fait mon titre provoc’, pensé en tout point pour vous faire cliquer sur cet article plus vite que sur une vidéo intitulée “chatons mignons avec chaussettes en pilou rose”. Mais est-ce vraiment une provocation ? Pour moi, le mot grosse n’est pas une insulte, et n’aurait jamais dû le devenir. Être grosse c’est un fait. C’est comme être petite ou être brune, ça permet de qualifier une personne, de la décrire, mais en aucun cas de l’humilier ou de l’amoindrir. Le problème aujourd’hui c’est que grosse est devenu une insulte. Pire, une catégorie de parias, une étiquette dont la plupart des jeunes femmes craignent de se voir affubler. Le problème avec le mot grosse aujourd’hui, c’est le jugement qui se planque derrière comme un petit fourbe, et qui vous frappe en pleine tronche avec toute la violence d’une insulte lorsqu’elle est proférée.

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Une du Vogue US spécial « Diversité » de mars 2017, et une du Glamour US spécial « Plus Size » de juin 2016. ©VOGUE US et ©GLAMOUR US

Et c’est bien parce que “grosse” est une insulte que la mode n’emploie pas ce terme. Elle lui préfèrera la notion politiquement correcte de “plus size”, ou “grande taille” pour les franco-français. Les magazines féminins eux vous parleront de femmes “pulpeuses”, de “rondeurs harmonieuses”, et de “curvy ladies”… Et tenteront de vous vendre une nouvelle astuce ventre plat / cuisses fermes quelques pages plus tard. Si la mode a tant besoin d’étiqueter ses mannequins comme des “plus size”, c’est bien parce qu’elle considère sans même s’en cacher qu’il existe les corps “normaux”, entendez par là des Kendall Jenner et autres Kate Moss des temps modernes, et les autres. Les autres ce sont les grandes tailles. Elles ne sont pas, ou peu, dignes de défiler et ne font que rarement la une des magazines (à l’exception des éditions spéciales “diversité”, coucou Vogue, ou des éditions spéciales “femmes rondes”, coucou Glamour). Pire, elles sont nettement moins bien payées que les mannequins considérées comme “normales”, et passeront leurs vies à expliquer que oui, elles sont mannequins, mais “plus size”, à chaque sourcil levé de doute à l’énonciation de leur profession. Bref, elles ne sont pas la norme, elles sont l’exception, et toute occasion est bonne pour le leur rappeler.

Mais si les mannequins “plus size”, entendez par là les mannequins faisant une taille autre que du 34 ou du 36, ne sont pas la norme, alors pourquoi représentent-elles la majorité de la population ? Car oui, la population féminine française fait en moyenne un bon 40/42, pourtant, la taille de pantalon la plus produite en France et la plus présente dans les rayons est le 36… Qui concerne environ 5% de la population Française. C’est absurde me direz-vous ? Les marques perdent de l’argent me direz-vous ? C’est cruel et surtout stupide me direz-vous ? Ce à quoi je vous répondrai un grand oui, oui, et encore oui. Pourtant ce sont les faits. Alors pourquoi ? Eh bien parce que les marques préfèrents encore perdre de l’argent que de voir des grosses s’afficher dans leurs vêtements. Oui, vous m’avez bien entendu. Et c’est pas moi qui le dit, mais la mode elle-même… Karl Lagerfeld a déclaré en 2009 que “Personne ne veut voir de femmes rondes dans la mode”, car selon lui, le monde de la haute couture est fait de “rêves et d’illusion”, et non pas de “grosses bonnes femmes assises avec leur paquet de chips devant la télévision qui disent que les mannequins minces sont hideux.” Plus récemment encore, en 2015, Patrick Couderc, le patron d’Hervé Léger en Grande Bretagne a déclaré dans une interview donné au Daily Mail : “Grosse ou Lesbienne ? Eh bien ne portez pas ma robe!” à propos d’une des pièces les plus iconiques de la marque, la robe bandage.

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Tableau représentant la répartition de la population féminine française par taille de pantalon. La taille la plus représentée est le 40. Source: Terrafemina.com et ©ma-grande-taille.com

Mais ça n’a pas toujours été le cas… Pendant longtemps la mode a mis en avant un idéal de corps à la Marilyn Monroe, bien plus en chair que Kate Moss ou Naomi Campbell, qui ont été parmi les premières mannequins très minces à défiler, et à faire fureur dans le milieu. La minceur des années 90’ a eu tellement de succès dans le monde de la mode, que l’industrie se voit obligée aujourd’hui d’interdire certains mannequins de défiler, et instaure des règles strictes de contrôle de santé des mannequins. C’est l’objectif de l’accord signé entre les deux géants mondiaux du luxe, LVMH et Kering, en 2017. Une bonne initiative somme toute, mais qui ne résout rien.

Premièrement parce que les critères de contrôle ne permettent pas de déceler un trouble alimentaire chez une mannequin, car ils se basent quasi exclusivement sur son IMC, critère qui peut être plus que douteux dans bon nombre des cas… Et bannissent les tailles 32, mais pas 34. Or quand on fait 1m75 au minimum, un 34 est une très, très petite taille… Deuxièmement parce qu’empêcher les mannequins trop maigres de participer à des défilés ou à des shootings n’introduit pas plus de diversité de corps pour autant dans le monde de la mode, et que les mannequins dites “plus size” n’en restent pas moins anecdotiques. Les mannequins qui défilent et qui posent resteront majoritairement fines, grandes, et blanches… Et enfin troisièmement (et surtout), parce que pointer du doigt une morphologie plus qu’une autre ne résout pas le problème. Bien au contraire, elle l’aggrave.

Le problème majeur du manque de diversité des corps et de la promotion de la minceur et d’un corps unique dans le monde de la mode réside dans les complexes et le mal-être que cela crée dans les têtes de toutes les jeunes filles et les femmes bombardées par ces images au quotidien.

Pour résumer, dire aux femmes grosses qu’elles ne sont pas normales et pas jolies, c’est mal. Mais dire aux femmes fines et grandes qu’elles sont en mauvaise santé et moches, c’est tout aussi mal. C’est renverser le problème, pas le régler. Et tenter de camoufler des insultes et des injonctions à perdre ou prendre du poids derrière des pseudo arguments médicaux, c’est la cerise sur le gâteau. Car le nouveau maigre, c’est le “healthy”, manger sain, vivre sain, respirer et dormir sain, c’est le nouveau Sain(t)-Graal de l’industrie de la mode. Et sous couvert d’encourager les femmes à prendre soin d’elles et de leurs santé, on leur vend des régimes amincissants, permettant de gagner des muscles, des fesses, bref, de corriger ce qui cloche chez vous. Car c’est bien évident, il y aura toujours quelque chose qui cloche chez vous. On ne leur dit plus “vous êtes grosse”, on leur dit “vous n’êtes pas en bonne santé ». Ce n’est plus une insulte, c’est un conseil, on tient à vous, on prend soin de vous, votre santé nous préoccupe… Enfin, elle préoccupe surtout leurs portefeuilles. Car dans le fond, toutes ces histoires de corps, de santé et de critères, n’est souvent qu’une histoire d’argent. Plus les femmes se sentent mal dans leur peau, plus elles consomment, c’est bien connu. Et plutôt que de vous vendre des jeans à votre taille dans lesquels vous vous sentiriez belle et bien, on va vous expliquer qu’on n’a plus votre taille en rayon… Sous-entendu « vous êtes grosse, vous n’êtes pas la taille normale, vous n’êtes pas en bonne santé, vous êtes une honte pour cette société ». Mais depuis quand les journalistes et les vendeuses H&M sont-ils devenus médecins ? La seule personne qui pourra vous dire si vous êtes ou non en bonne santé, c’est bien votre docteur, et pas les pages de papier glacé des magazines. Et être en bonne santé passe aussi par le fait de se sentir bien et heureuse dans son corps, être déprimée et complexée n’a jamais été source de longévité.

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Un des visuels de la campagne Aerie « The Real You Is Sexy », où les mannequins ne sont pas retouchées. ©AERIE

Heureusement pour nous, certains sont en train de le comprendre, et les discours changent, les initiatives “body positive” se multiplient. J’ai déjà évoqué la délicieuse Ashley Graham, et son Ted Talk inspirant dans mon premier article sur le féminisme et la mode. Mais elle n’est pas la seule à s’engager et à faire entendre sa voix dans le milieu. La marque de lingerie Aerie par exemple produit des campagnes de publicité sans photoshop, et avec des mannequins amateur (entendez par là des gens comme vous et moi). Et devinez quoi ? L’initiative est payante puisque depuis 2016 la marque a connu un bond dans ses ventes ! Très avant-gardiste en terme de communication, la marque se joue même de ce parti pris, avec un #AerieReal, et un slogan on ne peut plus clair : « The real you is sexy! » Sur leur photos, une diversité de corps comme jamais vu auparavant, avec des petites, des minces, des plus rondes, des vergetures et des femmes qui semblent heureuses dans leur lingerie. Une recette qui fait fureur… Et qui se propage.

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Patchwork de visuels Instagram de la campagne SS18 d’H&M. ©H&M

Alors que je finissais les dernières lignes de cet article, pas plus tard que la semaine dernière, j’ai levé la tête dans le métro, et à ma grande surprise, ai découvert la dernière campagne maillots de bain H&M. Je suis resté scotchée. Sur la première affiche il y avait une vieille, avec des rides, des vraies ! Et sur la seconde, une grosse morte de rire allongé dans le sable. La dernière, ma préférée, montrait une femme assise, dont le pli dans la peau du ventre n’avait pas été retouché… Et nous avons été tellement habituées à croiser au quotidien des images qui ne sont pas réelles que nous en avions presque oublié cet adorable petit pli, que tout le monde partage, quelle que soit votre morphologie. Honnêtement, ça ma rendue euphorique, j’ai immédiatement dégainé mon téléphone, pris une photo des affiches et l’ai envoyée a une amie, avec en légende et tout en capitales « OMG H&M ILS ONT MIS DES GENS NORMAUX EN MAILLOT »… Et vous pouvez rire. Ca ne devrait pas nous choquer autant, de voir des personnes réelles, et pourtant c’est le cas. Mais les choses sont en train de bouger je crois, et dieu que c’est bon.

Et pour les derniers mots de sagesse, je laisserai la magie de la poétesse Rupi Kaur exprimer ma pensée…

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©Rupi Kaur

Car dans ce monde qui veut constamment changer les femmes, dicter leurs corps et leurs idées, la plus grande des révolutions que nous pouvons toutes et tous entreprendre, c’est de nous aimer, comme nous sommes. Que la mode change les femmes, non. Mais que les femmes changent la mode, après tout pourquoi pas ? 

Lucie Puche, jeune chargée d’image dans une agence de publicité parisienne spécialisée dans la mode. Amoureuse du vêtement depuis la nuit des temps.

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