POURQUOI LA MODE EST UN ART ?

 

Pourquoi la mode est un art ? Pour tout vous dire, quand j’ai eu l’idée de cet article, je me voyais déjà l’écrire d’une traite, pensant – à tort – tout savoir sur le sujet, ayant déjà une opinion bien tranchée sur la question. Mais en tant qu’élève consciencieuse, j’ai quand même fait mes recherches et d’un seul coup, mon job est devenu bien plus compliqué que je ne le pensais.

Alors, est-ce que la mode est un art ? Eh bien, j’en étais convaincue il y a quelques jours, maintenant, je ne sais plus trop. Verdict en fin d’article.

 

Officiellement, la mode n’est pas un art. Elle n’est nommée dans aucune des classifications actuelles des arts plastiques, et est considérée comme ce que l’on appelle généralement un “art appliqué”. Les arts appliqués regroupent tous les secteurs de l’industrie qui emploient des créateurs (“designers”) pour la création d’objets du quotidien, dont bien entendu : les vêtements. Les arts appliqués s’opposent aux arts plastiques en ce sens qu’ils ont pour but de créer des objets ayant une fonction, et reproduisibles en masse. A en croire ces strictes définitions des arts plastiques et arts appliqués, la mode rentre bien entendu dans la seconde catégorie, et il n’y a pas à tortiller.

 

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Extraits du défilé Rick Owens SS16. ©thesartorialist.com & ©vogue.com

 

Vraiment ?

Car en fait, la mode, et ce n’est pas le seul secteur dans ce cas de figure, peut tout à fait remplir les conditions d’appartenance à la fois aux arts appliqués, mais également aux arts plastiques. Bien sûr, votre nouveau perfecto en cuir Zara est un objet avec une fonction : il vous tient chaud et vous protège de la pluie imminente et constante de l’automne arrivant. Et bien sûr, il est reproduisible en masse et je ne vous apprends rien en affirmant qu’il y a de grandes chances que vous croisiez une camarade dans le métro emmitouflée dans le même perfecto que vous. Plusieurs fois. Mais si le perfecto Zara, produit des arts appliqués par excellence, est un objet de mode, la collection Printemps Eté 2016 de Rick Owens, avec ses déjà cultes “sac à dos humain” l’est tout autant. Pourtant, il y a bien peu de chance que vous croisiez un jour dans la rue une personne portant cette collection. Pour la très simple raison qu’elle est importable, et n’est pas faite pour être portée. Ce défilé SS16 tient plus de la performance artistique que de la présentation d’une collection de vêtements au sens propre. Ces pièces ne seront pas portées et ne sont pas reproduisibles en masse. Elles seront par contre exposées dans des musées et ont ce pouvoir que beaucoup d’oeuvres d’art plastique ont : elles déclenchent chez le spectateur une réflexion. Rick Owens les a pensées comme une expression artistique diffusant un propos politique. Ces femmes traversent le podium, installé pour l’occasion dans le Palais de Tokyo à Paris, portant d’autres femmes sans presque aucun effort grâce à un système de sangles ingénieusement pensé par le créateur. Ce défilé, performance à part entière, met l’accent sur la nécessité d’une sororité dans notre monde actuel et sur la beauté d’un acte simple, mais essentiel : une femme soutenant une autre femme, dans une société où il n’est pas toujours simple de se considérer comme telle aujourd’hui. Dans une interview, Rick Owens affirme vouloir rendre hommage à toutes les femmes formidables qui l’entourent dans sa vie et à leur travail de l’ombre, souvent peu reconnu, d’entraide féminine. Cette collection, comme bien d’autre du monde de la haute couture, est un art plastique à part entière selon moi, et doit être reconnu comme tel.

 

Mais il n’y a pas que ça. La mode, en plus d’être un art, créations esthétiques à part entière, exposés dans les musées, vecteur de message et d’émotion, s’inspire des arts pour se renouveler et s’alimenter. Yves Saint Laurent, pour ne citer que lui, l’a fait à mainte et mainte reprise, et sans même s’en cacher, collaborant avec des peintres et réinterprétant leurs oeuvres dans ses créations. On peut évoquer la très célèbre robe Mondrian qui reprend une toile de l’artiste, ou encore la robe inspirée du travail de Georges Braques, encore une fois difficilement portable, mais si belle et si intéressante en terme de processus créatif. Et Saint Laurent n’est pas le seul à s’inspirer, plus ou moins directement, d’autres artistes afin de créer. C’est même le propre des arts, d’être en eux des vases communiquant, sources de réflexion et d’imagination pour d’autres camarades artistes, quelles que soient leurs disciplines.

 

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Robes Mondrian (1966, Yves Saint Laurent) et robe Braque (1988, Yves Saint Laurent), ©Eric Koch & ©DR, Gur Marineau

 

Pourtant, Yves Saint Laurent lui-même affirmait que son métier n’est “pas tout à fait un art, mais a besoin d’artistes pour exister”. Pourquoi alors, un créateur en personne, refuserait cette qualification d’art ? Coco Chanel partageait également cette idée. Elle avait déclaré dans une interview, avec ce franc-parlé qui lui est propre : “La mode n’est pas un art. Que l’art se serve de la mode, c’est assez pour la gloire de la mode (…). Une robe n’est ni une tragédie, ni un tableau ; c’est une charmante et éphémère création, non pas une création éternelle. La mode doit mourir et mourir vite, afin que le commerce puisse vivre.”

 

Le paradoxe que soulève ici Coco Chanel est le suivant : la mode, et même la haute couture, ne peut être qualifiée d’art, car elle est un commerce. En tant que tel, elle appartient à l’industrie du luxe et fait partie intégrante du système capitaliste. Une oeuvre d’art qui se vend des millions et permet du profit ne serait donc plus une oeuvre d’art ? Personnellement j’en doute fort, car le marché de l’art aujourd’hui nous prouve bien que les enchères pour certains tableaux peuvent défier toute concurrence en terme d’indécence monétaire. Ce qu’il peut cependant être intéressant de retenir est que Gabrielle Chanel ait décidé de mettre l’accent sur l’éphémérité de la mode. L’idée que cette dernière doive “mourir, et mourir vite” souligne l’idée toujours d’actualité qu’une tendance viendra toujours en remplacer une autre, et que la mode se démode plus rapidement encore que Donald Trump ne tweete. Nous sommes aujourd’hui au coeur même de ce mouvement de “fast fashion”, qui je le pense connaît son apogée. La “fast fashion”, malgré toutes les intentions créatives derrière ses productions, n’est pas de l’art. C’est une industrie, et une industrie des plus florissantes, au détriment de beaucoup de population et de la planète que nous occupons (mais c’est encore un autre sujet…).

 

Gabrielle Chanel voyait la mode comme un artisanat, plus que comme un art. Comme Saint Laurent elle reconnaissait sans aucun doute l’artisticité requise pour exercer ce métier, elle reconnaissait le talent nécessaire à chacun des métiers d’art impliqués dans la confection d’une pièce unique. Un artisanat qui aujourd’hui se transmet de petites mains en petites mains. Ces couturières, orfèvres des tissus et de matières exceptionnelles, femmes et hommes de l’ombre qui permettent à un savoir-faire ancestral et artisanal de survivre et de perdurer. La marque Chanel, comme beaucoup d’autre, y est pour beaucoup dans la sauvegarde de ces savoir-faire et dans leur préservation. Grâce aux défilés de la Fashion Week Haute Couture financés par la Chambre Syndicale à la Haute Couture, 12 Maisons, triées sur le volet et remplissant une liste de critères longue comme mes deux bras, sont autorisées deux fois par an à défiler pour exposer leurs plus belles pièces et continuer de faire vivre cet art qu’est la Haute Couture.

La Maison Chanel quant à elle, qui contrairement à ce que beaucoup pense, ne fait pas partie des 12 Maisons reconnues comme des Maisons de Haute Couture, organise depuis 16 ans le défilé “Chanel Métiers d’Art”, rendant hommage chaque année dans une ville différente à des ateliers d’excellence. Un défilé plus qu’important pour mettre la lumière sur ces métiers d’artistes au sens propre, sans qui la Haute Couture et la mode ne serait pas cet art, appliqué et plastique, qu’elle est aujourd’hui.

 

Les ateliers Lesage, Desrues, Lemarié, la Maison Michel, Massaro, Goossens ou Guillet… Des Maisons au savoir-faire d’exception, de la broderie à l’orfèvrerie en passant par la dentelle, et qui font vivre encore aujourd’hui des vêtements qui sont de véritables oeuvres d’art. Il est essentiel de les mentionner et de ne pas oublier leur travail.

 

Alors que la mode soit un art pour son excellence et son artisanat de qualité, ou bien pour son processus créatif et son esthétisme, ou encore pour la performance qu’elle représente et la réflexion qu’elle suscite, le message qu’elle véhicule, une chose demeure : la mode est un art. Et si beaucoup de points restent en suspens et sont tout à fait discutables, c’est peut-être aussi parce que nos catégories actuelles et nos définitions de toute chose artistique sont légèrement dépassées, voir archaïques. Et c’est peut-être le futur de la mode que d’apporter sa patte et sa contribution à la construction d’une nouvelle définition de l’art, plus diverse et inclusive. Et dépasser l’idée arriérée que la mode est un domaine futile et superficiel, après tout pourquoi pas ?

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