CONVERSATION AVEC : CHRISTMAS IN JULY 1982

En mars 2018, nous avons collaboré avec le collectif Nohell à l’occasion de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes. Nous avions organisé une série de projections sur le thème du corps, dont faisait partie la série documentaire Power of Pussy (P.OP.) réalisée par Christmas In July 1982. Ce documentaire est un aperçu du monde du striptease mettant en lumière la réalité des femmes de cette industrie. Ce ne sont pas toutes des jeunes filles impressionnables que les hommes contrôlent, comme l’explique très bien la fameuse Gigi Maguire, qui est interviewée tout au long du documentaire. Ce sont des « entertainers« , elles sont là pour faire le show! Quelques semaines après avoir projeté P.O.P., nous avons finalement réussi à organiser un appel skype avec les deux créateurs de Christmas In July 1982, KarynRose Bruyning et Artemus Jenkins.

 

Quelles sont les réactions des gens quand ils regardent P.O.P. ?

KarynRose Bruyning : Ca dépend. Certains sont très offensés, d’autres s’attendaient à ce qu’il y ait beaucoup plus de sexe à cause de leurs préjugés sur le sujet, certaines personnes trouvent que c’est très instructif… C’est toujours un mélange de plein de réactions, personne ne dit jamais la même chose. 

Artemus Jenkins : Il y a des gens qui trouvent cela très valorisant aussi. 

 

Pourquoi avez-vous choisi des strip-teaseuses, pourquoi ce monde-là ?

Artemus : Je travaille dans l’industrie de la musique depuis environ 17 ans et à l’époque je faisais beaucoup de promotion de titres avec le strip-tease, ce qui m’amenait à passer beaucoup de temps dans les clubs. Après en avoir eu marre de regarder les filles danser, j’ai commencé à discuter avec elles. Je me suis dit que peut-être que d’autres personnes trouveraient ça intéressant qu’on leur dise autre chose que « déshabille-toi ». Cette idée s’est transformée en quelque chose qui donnerait aux gens une autre perspective sur le strip tease. J’ai découvert en ces filles un côté profondément humain, et je me suis dit que ça pourrait intéresser d’autres personnes.

KarynRose : Aussi, dans la culture hip-hop américaine, les clubs de strip-tease déterminent si un son va marcher ou pas. Ces femmes déterminent vraiment si un album est un succès ou non parce que ce sont elles qui vont demander à le passer, ce sont elles qui ressentent la réaction de la foule. Le fait qu’un groupe de femmes puisse avoir ce genre de pouvoir et que personne ne le reconnaisse, c’est injuste. Et elles-mêmes ne comprennent même pas à quel point elles sont importantes. Mais les gens du spectacle le savent. Et je pense qu’il est toujours important de montrer le pouvoir des femmes dans cette industrie. La culture des clubs de strip-tease est impressionnante, car les conversations que j’ai généralement avec les hommes après avoir montré P.O.P., c’est le fait qu’il y a ce monde fantastique qui est créé et pour lequel vous payez beaucoup d’argent, et que ces femmes ont le contrôle à bien des égards.  

 

 

La série a-t-elle changé votre perspective ?

Artemus : Personnellement non, parce que le but c’était d’élever les perceptions des autres au moins au niveau de la mienne. J’en ai appris beaucoup sur des gens que je connaissais déjà et en plus j’ai rencontré de nouvelles personnes, donc ma connaissance de la culture a augmenté. J’étais déjà au clair sur le type de personnes qu’elles étaient ou pourquoi elles avaient choisi la carrière qu’elles avaient choisie. Ma perception reste à peu près la même, mais j’ai gagné en connaissances.

KarynRose : J’ai la chance d’être née femme, alors je comprends. J’ai compris le pouvoir de la chatte, je suis née avec, donc non, ma perspective n’a pas changé. J’avais juste envie de dire « Tu vois ? On gère tout, de rien ». 

 

Pendant le tournage, vous avez essayé le pole dancing ?

Artemus : Nope !

KarynRose : Chaque fois que je vois quelqu’un faire du pole dance, pour moi c’est de la magie. Surtout quand on voit dans l’épisode 2 ce que le « Snack Pack » fait… Ces femmes sont de pures artistes, je peux même pas m’imaginer faire la moindre figure sur le pole. Je laisse ça aux pros.

 

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La dernière danse de Gigi à Magic City.

 

Où est-ce que vous avez rencontré Gigi Maguire ?

Artemus :  Je l’ai rencontrée à Magic City, quelques années avant de tourner le documentaire. La relation avec les femmes de n’importe quel club est de nature vraiment familière, elles sont comme tes potes. On ne les voit pas toujours pendant la journée en dehors de leurs heures de travail, mais à Atlanta ça m’arrive souvent de sortir et d’aller dans un bar et de voir Gigi ou Cali faire des trucs normaux comme des gens normaux. A l’époque, je faisais pas mal de clips en tant que réalisateur, et si j’avais besoin de femmes avec leur genre de talents, je pouvais appeler Gigi et lui dire « Yo, j’ai besoin de 3 ou 4 filles et vous pourrez vous faire de l’argent sans avoir à enlever vos vêtements ». On a construit une vraie relation comme ça, comme je l’ai dit, je les regardais simplement comme des gens, avec qui on aurait fait des choses comme les autres. 

 

Vous avez donc vu une transition de « strip-teaseuse » à propriétaire de studio ?

Artemus : Oui, oui, oui.  Je n’ai pas vu toute la progression, mais j’ai eu des nouvelles petit à petit. La scène où je montre sa dernière danse, ça s’est passé un an avant que je tourne tout le documentaire. Je n’ai jamais été un habitué des clubs de strip-tease en dehors du travail, donc parfois je revenais après un moment et je ne la voyais pas, alors on me faisait un point sur sa vie. Et puis après j’ai gardé contact avec elle, comme de vieux amis.

 

Vous connaissiez déjà aussi Cali ?

Artemus : Non, c’était juste un beau hasard. J’étais venu faire des interviews de personnes que je connaissais déjà, c’est-à-dire Gigi, Virgo, Simone et quelques autres filles. Je leur avais déjà fait savoir que je voulais les interviewer, mais bien sûr, elles n’étaient pas là à ce moment-là. Cali travaillait de jour comme beaucoup de nouvelles filles, et il n’y avait personne d’autre. Le manager, Mikey, m’a dit : « Eh, tu veux l’interviewer ? » je lui ai répondu « bien sûr », et il a demandé « Cali, tu veux faire cette interview ? » et elle a dit « okay ! » 

KarynRose : Et depuis elle travaille avec nous.

 

 

Vous avez travaillé sur une autre série avec elle, comment c’est arrivé ?

KarynRose : Avant de déménager à Atlanta, elle avait déjà une formation en théâtre. Quand est arrivé le moment de faire Smoke and Mirrors j’ai prié pour qu’elle sache vraiment jouer parce que j’avais écrit le personage pour elle. Finalement, elle a fait les deux saisons de Smoke and Mirrors et elle a aussi joué dans nos films Decisions While Impaired (D.W.I.) et Perception. Elle travaille avec nous depuis un moment, elle a fait une transition vers le métier d’actrice et de mannequin et a d’ailleurs quitté le club de strip-tease.

Artemus : C’est une bonne amie à nous, on se parle tout le temps.

 

Vous avez des nouvelles des autres filles ?

Artemus : D’environ huit filles, oui. J’ai des nouvelles régulières d’au moins cinq d’entre elles. On a gardé contact, on se tient au courant. Virgo par exemple, elle ne travaille plus au club.

KarynRose : Virgo et son mari possèdent un garage de personnalisation sur mesure à Atlanta. Et elle est partie en tournée avec Usher après ça. 

Artemus : Elle a une formation de danseuse traditionnelle, mais elle a créé son propre style à partir de son talent de danseuse exotique et en tant que danseuse de ballet, elle a des choses en plus. Son mari, lui, peut construire une voiture de A à Z, donc ils ont un beau succès avec leur garage, surtout quand ils sortent leurs belles voitures toutes brillantes.

 

Est-ce que vous aimeriez faire une sorte de P.O.P. 2.0 ? Retrouver tout le monde et savoir ce qu’elles font aujourd’hui?

KarynRose : C’est la question à 1000 balles. On nous la pose probablement une fois tous les six mois maintenant, mais au début c’était une fois tous les deux mois. On en a déjà parlé mais il faudrait que cela ait vraiment beaucoup de sens. Les filles sont passées à autre chose, certaines sont mamans, et c’est quelque chose qu’elles ont fait et qu’elles ne regrettent pas mais elles ne veulent pas nécessairement revenir dessus. Faire un documentaire, c’est beaucoup plus de travail que les gens ne le croient.

 

Comment ça?

KarynRose : Gérer les gens pour un documentaire, c’est super dur. Il y a une phrase qui dit: « Dans un film, le réalisateur c’est Dieu. Dans un documentaire, Dieu est le réalisateur ». Il y a de nombreux aspects de la vie réelle sur lesquels on n’a aucun contrôle parce que ce n’est pas comme une fiction qu’on peut inventer à la volée. Si Cali ne veut pas faire une scène, on ne peut pas la filmer, parce que c’est une vraie personne. C’est la partie du documentaire qui est la plus difficile parce qu’on suit la vie réelle des gens et qu’on doit y être sensible, sur plusieurs aspects. Et ce dont on parle, c’est de la magie qu’on peut avoir quand on réunit plusieurs personnes au même endroit en même temps. Mais quand on y retourne, surtout après toutes ces années, beaucoup de choses ont changé dans la vie de tous, y compris la nôtre.

 

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KarynRose Bruyning et Artemus Jenkins

 

Vous étiez prêts pour tout ça quand vous avez décidé de travailler ensemble ?

Artemus :  Non. On voulait juste s’amuser et faire des trucs cool. C’était beaucoup de naïveté. Une grande partie de ce que Christmas In July 1982 est aujourd’hui est basée sur les 10 années passées à découvrir que les choses peuvent être difficiles. Mais ça en vaut la peine !

KarynRose : Je ne sais pas si je pensais que les choses ne seraient pas difficiles. Déjà en maternelle je savais que plus tard j’allais gérer un business. J’ai toujours su que ce serait plus difficile qu’il n’y paraît, mais je pensais aussi qu’un jour, ça exploserait et que tout serait différent. Ce que je n’avais pas réalisé c’est à quel point on a dû grandir pendant tout le processus, et qu’on devait être bien plus prêts pour le business que le business ne l’était pour nous. Le plus surprenant, c’est que je ne me doutais pas que P.O.P. allait connaître un tel succès. Je raconte l’histoire tout le temps : on aurait été heureux si déjà 5 000 personnes avaient vu chaque épisode…

Artemus : Donc ça aurait fait 20 000 vues au total.

KarynRose : Ouais, et donc quand on est arrivé à un demi-million, on s’est dit « Oh putain !!! » Et puis même 2 millions de vues plus tard, avoir cette conversation c’est un peu surréaliste. On parle d’un projet qu’on pensait juste être un petit truc qu’on aurait fait « comme ça », mais en fait c’était une dynamo. Ca nous a donné tellement de travail et apporté tellement de choses qu’on a pu en vivre pendant un bon moment. C’était censé être littéralement un tout petit truc et jusqu’à présent, c’est le plus gros projet que nous ayons eu. C’est incroyable.

 

Vous pouvez nous raconter la genèse de Christmas In July 1982 ?

KarynRose : On s’est rencontrés à la fac. On n’était pas amis au début. Je ne l’aimais pas, mais on faisait partie du même groupe d’amis avec qui on prenait toujours le petit déjeuner. Il était toujours là et j’ai fini par m’y faire… On est même devenus les plus proches du groupe ! Quelques années plus tard, il vivait à Atlanta où il travaillait avec Def Jam, et j’étais à New York pour écrire une pièce de théâtre et travailler comme artiste. On se parlait au téléphone tous les jours parce qu’on était meilleurs amis. Il m’appelle un jour pour me dire qu’ils va être muté ici, puis il a déménagé et, dans le bureau de Def Jam, on a eu une conversation sur ce que c’est que de démarrer une entreprise. Il nous a fallu une éternité pour trouver un nom, c’est pourquoi notre nom est le plus long du monde, parce que tout ce à quoi on pensait était déjà pris. Tout. Donc, à un moment donné, on a tout mélangé et le reste, c’est le reste.

 

Alors, il vient d’où votre nom ?

Artemus : C’est basé sur nos mois de naissance. Mon anniversaire est à quelques jours de Noël, le 23 décembre, son anniversaire est en juillet, et nous sommes nés la même année.

 

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Vous avez mentionné une pièce de théâtre… Vous pouvez nous en dire plus ?

KarynRose : J’écris des histoires depuis que j’ai 9 ans, alors je savais que j’allais devenir une personne qui raconte des histoires d’une façon ou d’une autre. J’ai écrit une pièce de théâtre avec une amie à l’université, puis je suis allée à New York et j’ai pensé que j’allais devenir actrice, mais il n’y avait rien de particulièrement intéressant dans lequel je pouvais jouer, alors j’ai travaillé sur ma propre pièce. Je l’ai fait produire à New York pendant environ 3 ans, c’est une pièce qui s’appelle My Song, The Way I Sing It. Ca parle de femmes qui se définissent elles-mêmes, du monde qui vous dit ce que vous devez être en tant que femme et comment tout ça c’est des conneries. C’est techniquement le premier projet de Christmas In July 1982. C’est aussi la seule pièce à ce jour.

 

Vous prévoyez d’en écrire une deuxième ?

KarynRose : Oui ! Cette année. Le théâtre me manque tellement, alors cette année, je travaille sur une autre pièce de théâtre et j’en suis très contente. On est aussi en train de travailler sur un nouveau film en ce moment, donc l’année va être chargée pour nous.

 

 

 

Retrouvez Christmas In July 1982 sur leur site internet, Youtube, et Instagram.

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