CLOSE UP : BINTOU DEMBÉLÉ, LA MÉMOIRE DU CORPS

Je suis une artiste engagée, je monte des projets culturels autour de la création, et en l’occurrence de la danse. J’essaye d’y appliquer différents ingrédients, et j’aime bien retrouver l’essence de la culture hip-hop qui m’a nourrie. Le nom de ma compagnie, Rualité, c’est un jeu de mots avec rue et réalité. Je voulais refléter ce qui se passait dans la street, le quotidien, cette manière qu’on a de bouger. J’adore quand il y a du monde, j’arrive à circuler entre les gens. J’ai le souvenir de ma mère qui m’emmène au marché de Barbès (Paris 18ème). Je suis super chargée, j’ai ses courses, mais il faut absolument que je la suive parce que ça va super vite, et je fais des esquives de partout. C’est une manière de parfaire mon mouvement. Il y a aussi des choses dans la rue, ne serait-ce que les personnes racisées, qui sont invisibles dans les médias. Je voulais partir de ça pour évoquer ma réalité, mon point de vue, et de quelle manière ça a un impact sur ma personne et mon discours.

« Avec S/T/R/A/T/E/S, j’ai senti le besoin de transmettre la danse, mais aussi
tout l’état d’esprit derrière en prenant compte le contexte violent d’aujourd’hui, avec ce racisme de fou qui ressurgit depuis quelques années. »

S/T/R/A/T/E/S, c’est une performance qui réunit deux danseuses, Anne-Marie Van aka Nach en krump et moi avec une hybridité hip-hop, une vocaliste, Charlène Andjembé, avec l’idée d’utiliser la vibration de sa voix comme instrument, et puis le zikos, Charles Amblard. C’est venu à un moment fondamental de ma vie où j’ai eu envie de rompre avec l’endroit d’où je venais. Je me suis sentie comme une enfant du hip-hop pendant une trentaine d’années, mais à un moment j’ai senti que ce n’était plus moteur, que ça ne me suffisait plus. La dimension femme était complètement occultée ainsi que la dimension politique, on avait eu ce qu’on voulait, le succès et l’argent, et ça nous avait éloigné de la réalité, de ce sur quoi on voulait vraiment se déplacer. On avait commencé en mode survie, on avait besoin de faire entendre des voix inaudibles et je pense qu’au fur et à mesure, une fois qu’on a touché un peu à la lumière, on s’est dit que ça ne servait à rien de regarder en arrière, quoi ! Avec S/T/R/A/T/E/S, j’ai senti le besoin de transmettre la danse, mais aussi tout l’état d’esprit derrière en prenant compte le contexte violent d’aujourd’hui, avec ce racisme de fou qui ressurgit depuis quelques années. Tout ça m’a un peu interrogée : “Qu’est-ce que je fais sur le plateau ? Quelle est ma place, ma légitimité ? Qu’est-ce que je dois défendre ou pas ?”

 

dembc3a9lc3a9Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

J’ai comme eu envie de changer de peau, de changer de strate. Il fallait que je me repense, que je repense à ce qui m’anime, et ça a commencé par un cercle. J’ai eu un besoin de dessiner un cercle au sol pour qu’on se retrouve entre nous, artistes, et qu’on se parle avec l’idée d’invoquer l’intime, ce que j’appelle « la mémoire du corps ». J’avais aussi l’envie de faire un spectacle où les gens ressentent plus qu’ils ne réfléchissent. On était tellement chargés, que ce soit par l’islamophobie, le terrorisme, ou les violences policières, les médias et les “penseurs” en parlaient à fond, mais pas les personnes concernées. Il y avait vraiment une absence, une parole confisquée. Moi, je veux danser à un point où les gens posent leurs cerveaux et arrivent à ressentir cette violence-là avec l’absence des mots. Je voulais repenser le rapport à soi et aux autres, repenser la communauté avec ce qu’elle a traversé, ce que j’ai traversé, et avec l’idée que je n’avais pas un DJ, mais un musicien, et je n’avais pas une rappeuse, mais une vocaliste. C’était génial d’être juste sur cette matière vocale et cette différence de nuances qui amènent son émotion à elle, qui réveillent et contaminent celle des autres. On utilise aussi tout un dispositif sonore un peu conceptuel qui existe dans les boîtes où les DJs ont un logiciel live, c’est la connexion avec l’idée de l’underground, de la street. Pour moi s’il y a un mot qui définit le hip-hop c’est “détourner”, et je me suis permis de détourner le hip-hop.

« J’avais envie de dire beaucoup de choses et au début c’était ça faire du hip-hop pour moi, c’était parce que j’avais une rage de ouf que je ne comprenais pas. »

La culture hip-hop m’a radicalement construite, avec ses manques, l’image d’une femme et d’une femme noire. Je ne comprenais pas pourquoi je n’arrivais pas à parler anglais alors que j’ai bouffé du hip-hop, du rap, du Rn’B, et je me suis souvenue qu’il y avait peu de morceaux où je n’entendais pas le mot « biatch » et peu de clips avec une image respectueuse de la femme. Je pense que j’ai inconsciemment rejeté ça parce que ça collait pas avec ce que j’aurais voulu être. Je ne situe pas les choses que dans le hip-hop mais la femme est souvent occultée ou mise au service de l’homme. Pour donner un exemple, on a été trois dans ma famille à danser. J’ai été la première, après il y a eu mon grand frère, qui a quatre ans de plus que moi, et mon petit frère qui a un an de moins. Malgré tout j’étais la “sœur de”, je n’étais pas Bintou. Autant que les “meufs de”, pour moi ça invisibilise la femme.

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Crédit photo : Enrico Bartolucci

J’ai ressenti l’urgence de faire un solo en 2010, je l’ai appelé Mon appart en dit long, avec toujours l’idée de comment on habite son corps. Je pense que ça a un impact différent, c’est une démarche individuelle alors que je venais d’un endroit où tout était pensé autour du collectif. Ça a été singulier et douloureux, j’ai eu des blessures corporelles, mais en même temps j’ai eu l’impression de changer de peau, avec un renouveau dans ma manière de danser. Le rapport à la danse seule est assez virulent, et forcément tu te blesses. J’avais beaucoup de tension, et quand tu finis par lâcher prise tu te demandes comment tu peux être plus souple avec toi-même.

J’avais envie de dire beaucoup de choses et au début c’était ça faire du hip-hop pour moi, c’était parce que j’avais une rage de ouf que je ne comprenais pas. Au bout d’un moment 
je me suis dit : « c’est quoi ton problème, pourquoi t’es comme ça, pourquoi t’as la rage comme ça ? » Ça m’empêchait de danser. Donc j’ai commencé à chercher dans l’histoire de l’esclavage, du colonialisme et puis j’ai vu les zoos humains et les exhibitions coloniales. Là je me suis dit « ok, je comprends ». Il y a plein de trucs au-delà de mon histoire sur lesquels je me questionne dans ce que je fais sur le plateau, ce que je renvoie. Et puis avoir cette couleur de peau ça pose un problème en France, le racisme surgit de manière très violente sur les réseaux sociaux avec l’anonymat. Depuis quelques années on voit des groupes afro-féministes en France parce qu’on interroge le fait qu’on n’ait pas de mémoire. Quelles ont été les figures noires marquantes en France ? J’ai l’impression de ne pas en avoir eu. Notre histoire est occultée, mais j’ai besoin de comprendre et d’aller la chercher.

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Crédit photo (1) Christophe Raynaud de Lage.

 

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